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5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 16:00

 

 

Des microsociétés ayant leur vie propre ?

 

Le recrutement des gardiens au sein des détenus eux-mêmes était une source de violence interne à la société carcérale. S'y jouaient des rapports de force auxquels l'administration pénitentiaire restait étrangère mais qui marquaient le vécu des prisonniers. En Inde, l'importance du rôle des prisonniers dans l'encadrement des détenus fut tel que, selon David Arnold, les prisons étaient hors de contrôle des autorités coloniales ; les extorsions, violences et agressions sexuelles y étaient monnaie courante. Les autorités coloniales, après l'avoir envisagée, abandonnèrent aussi l'idée de fondre les détenus des différentes castes dans un traitement commun. Leur hiérarchie restait valable en prison. En Indochine, le recrutement local des gardiens joua un autre rôle : les contacts quotidiens entre ces gardiens et les détenus, parmi lesquels de très nombreux communistes, favorisèrent une prise de conscience politique et nationale. Il se formait ainsi, en effet, une petite société vietnamienne, qui se soustrayait à l'administration.

 

Les politiques en prison

 

L'importance des politiques parmi les détenus est le dernier trait marquant des prisons coloniales. La répression de toutes les résistances, qu'il s'agisse des soulèvements, des mobilisations de masse ou du démantèlement des structures organisées - associations, sectes, partis, etc. - incluait en effet un volet judiciaire. Les politiques, parmi lesquels, parfois, des prisonniers de marque, venaient alors gonfler les effectifs des établissements pénitentiaires. En Inde, les journaux de cadres nationalistes emprisonnés ou leurs mémoires constituent d'ailleurs une source de première main pour apprégender la condition carcérale d'un autre point de vue que celui de l'administration. Pour les lettrés, l'enfermement était évidemment propice à l'écriture. Gandhi rédigea ainsi une autobiographie pendant sa détention au début des années 1920, en réponse à la biographie que lui avait consacrée Romain Rolland et qu'il jugeait critiquable. Au Vietnam, c'est l'ampleur de la répression visant les communistes au début des années 1930 qui explique le taux très fort d'incarcération : 117 prisonniers pour 100 000 habitants, contre 50 en France métropolitaine. Cette répression massive eut cependant son revers, pour les autorités coloniales : non seulement le Parti communiste indochinois fut reconstitué par ses militants à l'intérieur des prisons mais les directives circulaient entre celles-ci et l'extérieur. Le passage par la prison devint même un facteur d'avancement dans la hiérarchie du parti. Cette importance de l'expérience carcérale a fondé un récit nationaliste héroïsant, selon lequel les communistes transformèrent les prisons coloniales en écoles révolutionnaires. Les poèmes, mémoires et écrits de prison représentent une production littéraire massive, utilisée notamment dans l'enseignement après l'indépendance - parmi elles, au premier chef, le journal de prison d'Ho Chi Minh, publié en 1960. A une moindre échelle, les cadres et dirigeants du Parti du Peuple Algérien (PPA), condamnés en 1937 à Alger, organisèrent aussi, aux dires de leur chef, Messali Hadj, trois sortes de cours : des cours de français, d'arabe, et "d'histoire du mouvement nationaliste algérien", véritable séminaire de formation politique.

 

Le combat pour le régime politique

 

Selon Messali Hadj, les détenus du PPA n'eurent guère de difficultés à obtenir des autorités françaises un régime de détention spécifique - le régime politique était réglementé en France depuis 1890. Bien que leur grève de la faim soit restée sans suite pendant leur détention préventive, avant leur procès, ils eurent immédiatement satisfaction ensuite, pendant qu'ils purgeaient leurs peines. Il est probable que les autorités françaises cherchèrent ainsi à éviter une campagne qui aurait risqué de prendre de l'ampleur et de jouer contre elles. Le combat pour l'obtention d'un régime amélioré est typique des luttes politiques en milieu carcéral. Il en fut ainsi du bagne de Poulo Condore, installé sur l'île éponyme au sud du Vietnam. Lieu de bannissement utilisé par le pouvoir annamite, il fut réutilisé par les Français dès 1862. La plus grande confusion y régnait parmi les détenus : outre des prisonniers de guerre pendant la phase de la conquête et des résistants à la colonisation française ensuite, comme des chefs de village ou des membres de sociétés secrètes, la prison recevait aussi des condamnés de droit commun, purgeant des peines de travaux forcés. Or tous étaient soumis au même régime. Le travail était obligatoire, le silence de règle et le panel des punitions autorisées incluait les coups de rotin, la privation de nourriture et l'enchaînement, y compris avec un boulet. Les conditions de vie faisaient des détenus de Poulo Condore la proie des maladies : béribéri, choléra, malaria, dysenterie. Après une grande révolte en 1890, d'autres eurent lieu en 1894, 1904, 1906, 1910. Les prisonniers des émeutes antifiscales de 1908, cependant, obtinrent, grâce à leurs protestations, un assouplissement de leur régime, avec une nourriture améliorée et l'affectation aux travaux les moins pénibles. Le bagne de Poulo Condore, agrandi en 1917, était encore en service au moment de l'indépendance. Il fut transformé dès 1955 en "centre de rééducation" par le pouvoir communiste. Loin d'être isolé, son cas est emblématique du sort réservée aux prisons coloniales. Les pouvoirs souverains, libérés du joug étranger, réinvestirent les lieux d'enfermement antérieurs, au détriment d'une politique patrimoniale qui aurait consisté à les transformer en lieux de mémoire. La pérennité des besoins d'enfermement, quels que soient les pouvoirs en place, coloniaux ou nationaux, expliquent cette continuité.

 

 

 

Bibliographie :

 

David Arnold, The colonial prison : power, knowledge and penology in nineteenth century in India, 1994

Florence Bernault, Enfermement, prison et châtiments en Afrique, du XIX ème siècle à nos jours, 1999

Florence Bernault, Pierre Boilley, Ibrahima Thioub, Pour l'histoire du contrôle social dans les mondes coloniaux : justice, prisons et enfermement de l'espace, Revue française d'histoire d'outre-mer, 1999

Maurice Demariaux, Poulo Condore, Archipel du Vietnam, du bagne historique à la nouvelle zone de développement économique, 1999

Mamadou Dian Cherif Diallo, Répression et enfermement en Guinée. Le pénitencier de Fotoba et la prison centrale de Conakry de 1900 à 1958, 2005

Michel Foucault, Surveiller et Punir, 1975

Eric Fougère, La prison coloniale en Guadeloupe. Ilet à Cabrit (1852-1905)

Ranajit Guha, Selected Subaltern Studies, 1988

Messali Hadj, Les mémoires de Messali Hadj, 1982

Dominique Kalifa, Biribi. Les bagnes coloniaux de l'armée française, 2009

Dior Konate, Sénégal, l'emprisonnement des femmes, de l'époque coloniale à nos jours, 1999

Emile Larcher, Le vagabondage et la mendicité en Algérie, 1899

Sylvie Thénault, Violence ordinaire dans l'Algérie coloniale. Camps, internements, assignations à résidence, 2012

Ibrahima Thioub, Sénégal, la santé des détenus dans les prisons coloniales, 1999

Peter Zinoman, The Colonial Bastille. A history of imprisonment in Vietnam, 1862-1940, 2001

 

 

Source de l'ensemble des trois textes : Isabelle Surun (dir.), Les sociétés coloniales à l'âge des Empires, 1850-1960, Éditions Atlande, 2012, p. 523-530, texte rédigé par Sylvie Thénault.

 

 

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Published by GENEPI Nancy
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