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5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 15:45

 

Un régime des plus durs

 

La dureté des régimes carcéraux coloniaux en est le deuxième trait distinctif. L'idée d'un amendement des détenus étant largement remise en cause dès lors qu'il s'agissait d'indigènes et l'administration coloniale étant pensée comme une administration à moindre frais, les prisons coloniales se présentèrent avant tout comme des lieux de châtiment au régime particulièrement dur, et aux conditions de vie particulièrement difficiles. La contrainte budgétaire était constamment opposée aux fonctionnaires coloniaux, médecins et membres de commissions d'inspection, par exemple, qui alertaient les autorités supérieures sur la nécessité d'améliorer le régime carcéral. Régnait le dortoir collectif surpeuplé, où l'on dormait à même le sol sur des nattes - le lit de camp, le bat-flanc, la couverture, étaient rares. La préparation des repas était assimilée à une corvée confiée aux détenus, parfois par l'intermédiaire d'un régisseur privé qui cherchait à réaliser des bénéfices, les installations sanitaires quasi inexistantes, de même que les soins médicaux. Au Sénégal, la prison de Dakar compta, jusqu'en 1938, 400 à 450 détenus pour une capacité de 200 places. Alimentée par un puits, elle ne fut dotée d'un réservoir d'eau et d'un système d'évacuation des eaux usées qu'en 1924, alors que les latrines installées dans les dortoirs étaient sources d'infection. Une infirmerie ne fut implantée qu'en 1937. En Inde, le choléra, la malaria, la dysenterie faisaient des ravages et les détenus constituaient un échantillon d'observation et d'expérimentation pour les médecins - on y testa l'administration de la quinine ou le vaccin contre le choléra.

 

Une mise au travail profitable

 

Le travail des détenus ne répondait pas à une logique de moralisation des individus - puisqu'ils n'étaient pas considérés comme amendables - mais à des motifs purement économiques. Il s'agissait d'abord d'utiliser la main d'oeuvre au profit de la colonisation. En Guinée française, les détenus de la centrale de Conakry participèrent à la construction de la voie de chemin de fer Conakry - Niger, aux côtés de travailleurs réquisitionnés et soumis au travail forcé. Ils construisirent aussi le port de la ville, ses installations frigorifiques et de nombreux bâtiments publics. C'est certainement en Afrique que l'emploi des détenus sur des chantiers connut ses plus amples développements. Au Kenya sous tutelle britannique, ainsi, le classement même des prisonniers reposa, à partir de 1925, sur leur affectation à certaines tâches, avant que, en 1933, l'administration ne crée des "prison camps" destinés à la réalisation de projets de grands travaux de diverses natures, agricoles ou autres. Le travail des détenus servait aussi à alimenter les budgets pénitentiaires, grâce aux revenus qu'il procurait. La main d'oeuvre des prisonniers pouvait ainsi être louée à des particuliers ou leurs productions vendues à l'extérieur. EnInde, l'emploi des détenus sur les chantiers extérieurs ne fut pas privilégié pour des raisons de sécurité - on craignait les évasions et les contacts avec la population locale. Les Britanniques développèrent en revanche au sein des prisons de véritables fabriques, avec une spécialisation suivant les établissements : sacs de jute à Calcutta, travail de la laine à Agra, couvertures à Bhagalpur, tapis à Hazaribagh. Au début du XX ème siècle, d'ailleurs, les industriels locaux se plaignaient de cette concurrence. Pour David Arnold, les prisons britanniques en Inde constituent de véritables "écoles de l'industrie". Le recours à la main d’œuvre pénitentiaire ne fut cependant pas toujours considéré comme profitable. Il en fut ainsi en Algérie, dans les années 1890. Des commissions avaient en effet été chargées d'étudier l'emploi des détenus en dehors des murs des prisons, pour travailler sur des chantiers de colonisation. Défricher un terrain appartenant à l'Etat, par exemple, pour qu'il soit loti ensuite. C'était alors une revendication phare des colons. Or ces commissions conclurent négativement. Après une expérience pilote consistant à comparer la mise en valeur d'une concession foncière par des travailleurs salariés, d'une part, et par des détenus, d'autre part, il fut jugé que le travail de ces derniers était de mauvaise qualité et peu rentable. Les travaux de force, comme l'aménagement des infrastructures de transport, revirent à une catégorie de prisonniers spécifiques à l'Algérie : des soldats de l'armée française. L'Algérie fut en effet le siège des structures disciplinaires de l'armée - pénitenciers, chantiers de travaux publics, compagnies de discipline - qui devinrent célèbres pour leur dureté sous le vocable de "Biribi".

 

La discrimination jusque dans l'enfermement

 

La séparation des détenus en diverses catégories était aléatoire. Prévenus et condamnés, hommes et femmes, mineurs et majeurs auraient dû constituer des catégories distinctes, avec des régimes de détention et des locaux propres. En réalité, même quant elles étaient agréées sur le papier, ces distinctions étaient entravées par l'état matériel des prisons. Les situations variaient considérablement. En Inde, le taux de femmes incarcérées était très faible, certainement en raison d'une administration sexuée des peines par les magistrats, qui épargnaient l'incarcération à la gent féminine. Mais au Sénégal, en l'absence de séparation, la règle voulait que les femmes assurent les corvées domestiques au sein du milieu carcéral. Les mineurs relevaient d'établissements spécifiques, où primait, comme en métropole, la rééducation par le travail agricole. La véritable séparation, cependant, reproduisait en prison la barrière de couleur caractéristique des sociétés coloniales. Blancs et Noirs n'étaient pas mélangés dans les établissements africains. A la prison de Conakry, les détenus européens étaient en fait des prévenus en attente de jugement, mais, une fois condamnés, ils étaient envoyés en métropole pour purger leur peine. En cas de condamnation aux travaux forcés, il n'étaient pas dirigés vers le pénitencier de Fotoba, qui existait pourtant sur place, mais vers la Guyane. La séparation pouvait aussi résulter d'un traitement différencié de la pauvreté, suivant que les vagabonds, par exemple, étaient européens ou sujets coloniaux. En Inde, ainsi, les Britanniques avaient installé des établissements spéciaux pour les marginaux européens, qui échappaient à la prison ; ce qui n'était pas le cas des Indiens. En Algérie, de même, les vagabonds européens étaient traités comme en métropole - Alger était dotée d'un dépôt mendicité, à Beni-Messous. En revanche, les vagabonds indigènes étaient soumis au régime pénal de l'indigénat : le défaut de permis de voyage faisait en effet partie des infractions spéciales punissables par les pouvoirs disciplinaires dont jouissaient des agents de l’État colonial. Ils venaient ainsi gonfler la cohorte des multiples incarcérations de proximité, caractéristique de l'administration de la punition aux colonies.

 

 

Source de l'ensemble des trois textes : Isabelle Surun (dir.), Les sociétés coloniales à l'âge des Empires, 1850-1960, Éditions Atlande, 2012, p. 523-530, texte rédigé par Sylvie Thénault.

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Published by GENEPI Nancy
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