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5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 15:30

Ce texte est extrait de : Isabelle Surun (dir.), Les sociétés coloniales à l'âge des Empires, 1850-1960, Éditions Atlande, 2012, p. 523-530, texte rédigé par Sylvie Thénault.

 

 

 

Les prisons coloniales dérogent aux grands principes fondateurs des études de la prison, énoncés par Michel Foucault (1975). Auteur de référence en la matière, il est cité dans tous les travaux concernant les colonies. Pour Michel Foucault, le développement du système carcéral en Europe et en Amérique, à partir du XVIII ème siècle, marque le passage d'un système punitif recourant aux châtiments corporels à un système punitif fondé sur l'enfermement. Il affirme d'autre part que le développement des prisons s'inscrit dans un cadre plus global : celui du développement "d'appareils disciplinaires", c'est-à-dire d'institutions ayant pour vocation de discipliner le corps social, en inculquant à ses membres les normes de l'ordre établir ; ainsi, les rapports de pouvoir peuvent-ils reposer sur le consensus. L'école et l'armée, par lesquelles passèrent un nombre grandissant de jeunes, au cours des XIX et XX ème siècles, figurent au premier rang des appareils disciplinaires. Les usines et les hôpitaux en font aussi partie, dans la mesure où leur organisation repose sur une maîtrise du temps et une régulation des comportement, impliquant l'incorporation de règles de vie collective. Les prisons, quant à elles, servent à ramener la discipline, en réprimant ceux qui ont transgressé les interdits inscrits dans la loi. Mais si la prison châtie, elle a aussi une fonction de rééducation. Dans cet esprit, la réforme des prisons et consubstantielle à l'idée même de cette institution. Or, aux colonies, l'administration de la punition inclut, de fait, les châtiments corporels, qui furent parfois même légalisés. L'implantation du système carcéral, en outre, ne s'accompagna que très partiellement de celle des autres appareils disciplinaires - d'où l'idée que la domination coloniale reposa d'abord sur la coercition, en dehors des élites accédant à l'éducation et intégrant, au moins en partie, les normes du colonisateur. Jamais la réforme des prisons, enfin, ne fut à l'ordre du jour dans les territoires soumis à la colonisation.

 

L'enfermement comme peine

 

Sous réserve de recherches ultérieures, car la connaissance des formes de répression pénale dans les sociétés précoloniales reste encore imparfaite, il est aujourd'hui admis que ces sociétés ignoraient en grande partie la peine d'incarcération. Pour Florence Bernault, la colonisation marqua ainsi le passage d'une "Afrique ouverte" à une "Afrique fermée". Cela ne signifie pas que les sociétés précoloniales ignoraient toute pratique d'enfermement, ni qu'elles étaient dépourvues de lieux de détention - c'est une évidence pour celles qui pratiquaient la traite et l'esclavage. De même, à Alger, avant la conquête française, on enfermait les condamnés à mort jusqu'à leur exécution, les débiteurs jusqu'à ce qu'ils règlent leurs dettes, ou encore les filles de mauvaise vie arrêtées temporairement. Au Vietnam, également, l'enfermement visait les prévenus en attente de jugement ou les condamnés en attente d'exécution de leurs peines. Mais l'enfermement ne servait pas en lui-même à punir des crimes ou des délits. Il ne résultait pas d'une sentence prononcée par un tribunal pour réprimer une infraction. Les Européens eurent beau jeu, d'ailleurs, de présenter la construction de prisons comme un progrès au regard des formes de répression antérieures : peine de mort, bastonnade, flagellation, voire tortures et mutilations, comme en Inde. Il existait cependant aussi des peines d'exil et des formes de justice transactionnelle, passant par le paiement d'une somme d'argent déterminée par les parties en présence. Surtout, cet argument d'un progrès de la répression pénale néglige les pratiques concrètes des autorités coloniales, allant de nombreuses peines de mort, exécutées publiquement, dans un but d'exemplarité, jusqu'à la pérennisation de châtiments corporels de moindre gravité. Quoi qu'il en soit, la prison naquit essentiellement, aux colonies, d'une greffe étrangère. Le développement des systèmes pénitentiaires accompagna logiquement l'implantation de systèmes judiciaires au sein desquels la détention était la peine la plus courante. Celle-ci put susciter l'effarement : en Guinée française (actuelle Guinée-Conakry), jusqu'à la Première Guerre mondiale, de multiples croyances entouraient l'enfermement dont on tentait de se protéger par des rites spécifiques.

 

L'incarcération de proximité comme trait marquant

 

Il ne s'agissait pourtant pas de reproduire à l'identique les systèmes carcéraux européens. Aux colonies, en effet, la répression pénale - c'est-à-dire la répression des infractions - ne passait qu'en partie par la justice. Les administrateurs coloniaux ou leurs adjoints indigènes étaient habilités à infliger notamment des peines d'amende ou des jours de prison, en dehors de toute procédure judiciaire. Dans l'empire français, ces pouvoirs disciplinaires, utilisables pour réprimer une liste d'infractions spéciales, faisaient partie du régime pénal de l'indigénat. Or cette forme de répression - les peines prononcées localement par des représentants de l'autorité coloniale - était la plus massivement pratiquée. Elle répondait en effet aux multiples résistances quotidiennes, comme le refus de payer l'impôt ou de se plier aux réquisitions et corvées. Aussi la punition coloniale était-elle surtout une punition de proximité. Les systèmes pénitentiaires coloniaux ont dès lors pour particularité d'être des systèmes très décentralisés, comprenant de multiples lieux d'enfermement, jusqu'à l'échelon des communes et des villages. La geôle municipale, sommairement installée, incarne mieux que toute autre la prison coloniale. En Guinée française, la prison centrale de Conakry, ouverte en 1903, et le pénitencier de Fotoba, installé dans les îles de Loos en 1905 pour les condamnés aux travaux forcés, restèrent les deux seules institutions carcérales fonctionnant à l'échelon central de cette colonie. En 1937, un programme de construction aboutit notamment à l'aménagement de prisons de cercle, dont celle de Kindia était la plus importante. Malgré tout, en 1945, la prison de Conakry et les locaux disciplinaires de Fotoba étaient encore les seuls bâtiments en dur de toute la Guinée. Les bagnards de Fotoba logeaient dans des huttes et toutes les autres prisons de la colonie étaient en pisé. Cet émiettement des lieux d'enfermement, d'architecture précaire, consécutif à l'administration prioritaire de la punition à l'échelon local, est le premier trait qui différencie les systèmes pénitentiaires coloniaux de leurs homologues européens. Il a pour conséquence de donner parfois des taux d'incarcération très élevés par rapport à la population totale : avant la Seconde Guerre mondiale, au Congo belge par exemple, le nombre détenus annuel représentait 10 % de la population masculine. Mais de tels taux ne signifiaient pas que les colonies furent transformées en "pseudo-goulags". Ils témoignent simplement d'une pratique massive de multiples incarcérations locales, de courte durée. A cette pratique ordinaire s'ajoutent les incarcérations consécutives aux répressions massives, qui virent la réquisition de lieux d'enfermement temporaires. Ce fut le cas à Bombay, dans l'Entre-deux-Guerres, où les Britanniques utilisèrent des logements restés inoccupés dans la lutte contre les mobilisations de masse de la période.

 

 

Source de l'ensemble des trois textes : Isabelle Surun (dir.), Les sociétés coloniales à l'âge des Empires, 1850-1960, Éditions Atlande, 2012, p. 523-530, texte rédigé par Sylvie Thénault.

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Published by GENEPI Nancy
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SURUN Isabelle 09/09/2013 19:25

Bonjour,
Le travail d'information mené par l'association GENEPI sur les prisons est tout à fait estimable. Encore faudrait-il que les sources en soient citées, surtout lorsqu'il s'agit d'un ouvrage publié. Or, cette page reproduit sans le dire un texte écrit par Sylvie Thénault, que vous tirez de l'ouvrage intitulé "Les sociétés coloniales à l'âge des Empires, 1850-1950", publié chez Atlande en 2012, que j'ai dirigé. Je vous prie de bien vouloir faire le nécessaire pour que la référence apparaisse sur cette page.
Bien cordialement,
Isabelle Surun

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